vous l’avez forcément remarqué. sur instagram, dans les messages, sur les sites de certaines marques : les majuscules disparaissent. plus de capitale en début de phrase, plus de nom propre avec sa belle initiale. juste du texte, tout en bas de casse.

ce n’est ni de la paresse ni de l’incompétence. wired y consacre un article, et le sujet est plus profond qu’il n’y paraît : derrière ce choix typographique se cachent un marqueur social et, depuis peu, une façon de dire qu’on n’est pas une machine.

d’abord un marqueur social

la tendance n’est pas née hier. elle vient des messageries instantanées, puis de twitter, puis de tiktok, et elle s’est installée comme un code de génération.

les recherches google pour « lowercase aesthetic » ont bondi de 87 % sur trois mois. et des recherches en design montrent que les lettres capitales signalent la compétence, là où les minuscules installent une impression de chaleur. c’est exactement ce que les marques ont compris : adidas en minuscules se veut humble et accessible, amazon sans son « a » majuscule se veut amical et inclusif.

pour toute une génération, refuser la majuscule est donc un petit rejet volontaire des normes traditionnelles. une manière de dire : je ne suis pas ici pour faire autorité, je discute avec toi. la majuscule, c’est le costume cravate. la minuscule, c’est le t-shirt.

et il y a une dimension de sincérité là-dedans. un message tout en minuscules a l’air écrit d’un jet, sans relecture, sans mise en scène. il a l’air vrai.

et maintenant, un signal anti-ia

c’est là que ça devient vraiment intéressant, et c’est le sujet du moment.

depuis que les modèles de langage écrivent partout, une angoisse nouvelle est apparue chez ceux qui écrivent pour de vrai : celle d’être pris pour une machine. les américains ont même un mot pour ça, « flagxiety », l’anxiété de voir son texte signalé comme généré par une ia.

parce que l’ia, elle, écrit proprement. majuscules à leur place, ponctuation impeccable, zéro faute de frappe, phrases bien balancées. et c’est précisément ce qui la trahit.

résultat : une vraie contre-culture s’organise. des auteurs, des journalistes et des essayistes cassent volontairement les règles de la prose propre pour signaler qu’un humain est derrière. certains laissent passer des coquilles exprès. d’autres fuient le tiret cadratin comme la peste, devenu le symbole le plus commenté de l’écriture générée (des chercheurs de stanford ont mesuré une hausse de 400 % de son usage sur substack et medium entre 2022 et 2026, qui colle à l’adoption des outils d’ia).

et l’écriture en minuscules s’inscrit pile dans ce mouvement. elle dit : regarde, j’écris vite, je ne soigne pas, je suis un être humain avec un clavier et pas assez de temps.

le problème de cette logique

sauf que cette course a un défaut évident, et il faut le dire.

ces marqueurs ne tiennent que tant que les machines ne les imitent pas. or elles apprennent de nous. si assez de gens se mettent à écrire en minuscules pour avoir l’air humains, les modèles apprendront à écrire en minuscules. la frontière se déplacera encore.

la preuve est déjà là avec le tiret cadratin : les modèles récents ont commencé à le réduire drastiquement, précisément parce que c’était devenu un signe trop voyant. le signal s’est effacé en quelques mois.

plus gênant encore : certains professionnels expliquent que supprimer des tirets cadratins pour éviter les soupçons dégrade la qualité du texte. on abîme son écriture pour se prémunir d’un procès en machine. c’est un peu absurde.

et puis il y a la question de l’accessibilité, qu’on oublie souvent dans ces débats. les majuscules et la ponctuation ne sont pas que décoratives : elles aident à découper les phrases, à repérer les noms propres, à respirer. supprimer tout ça, c’est fluide pour un lecteur à l’aise, nettement moins pour quelqu’un de dyslexique, un lecteur d’écran ou une personne qui lit dans une langue étrangère.

mon avis (et la mise en abyme qui va avec)

vous connaissez mon rapport au sujet, j’en ai parlé ouvertement ici : j’utilise une ia pour mettre en forme mes billets. mes idées, mes avis, mes blagues, et une machine qui remet tout ça d’aplomb. écrire un article en minuscules pour prouver mon humanité serait donc un peu malhonnête, et je préfère le dire.

mais je trouve le phénomène passionnant, parce qu’il raconte quelque chose de plus grand. on est en train d’inventer des signaux d’authenticité. pendant des siècles, l’écriture soignée était la preuve de l’effort et du respect du lecteur. aujourd’hui, elle devient suspecte. le soin est devenu un indice de machine, et le relâchement une preuve d’humanité. c’est un renversement complet, en l’espace de trois ans.

je ne crois pas une seconde que ces marqueurs survivront. ils seront appris, copiés, intégrés. ce qui restera, en revanche, c’est ce qu’une machine ne peut toujours pas faire : avoir vécu quelque chose. raconter sa mousse de chaise de bureau morte après six ans, sa rage contre le matchmaking de magic arena, ses doutes à quatre heures du matin devant un montage lego. ce n’est pas la casse des lettres qui prouve qu’on existe, c’est ce qu’on a à raconter.

alors écrivez en minuscules si ça vous plaît, et si ça correspond à votre voix. mais ne comptez pas là-dessus pour prouver que vous êtes vivant.

et vous, vous écrivez comment ? majuscules partout ou jamais ? vous faites attention à ne pas « avoir l’air ia » quand vous écrivez quelque chose ? racontez-moi ça en commentaire.