AION 2 est sorti hier, le 5 octobre, dans le monde entier. Enfin, presque : en Belgique, impossible d’activer le jeu sur Steam. Le MMORPG de NCSoft rejoint la longue liste des jeux amputés ou carrément indisponibles chez nous.

Et à chaque fois, la même question me revient : pourquoi celui-là et pas les autres ? Parce qu’il y a quand même des coffres à ouvrir dans Overwatch, et des boosters à ouvrir dans Magic Arena. J’ai donc décidé d’aller lire le texte de loi belge pour essayer de comprendre. Petit avertissement avant de commencer : je ne suis pas juriste, c’est une tentative de vulgarisation, pas une consultation légale.

Le cas AION 2

Commençons par les faits. AION 2 est sorti le 5 octobre 2026 sur PC via Steam et le launcher PURPLE. Le package Steam gratuit et les Founder’s Packs sont bloqués dans 18 pays et régions, dont la Belgique et les Pays-Bas.

Point important pour être honnête : NCSoft n’a jamais confirmé publiquement la raison. L’éditeur a simplement indiqué examiner les exigences réglementaires locales en Belgique et aux Pays-Bas. Mais quand on sait que ces deux pays sont précisément ceux qui ont légiféré sur les loot boxes, et qu’AION 2 embarque des mécaniques gacha et des améliorations d’équipement payantes avec part de hasard, la piste est assez évidente.

Ce que dit vraiment la loi belge

Et c’est là que ça devient intéressant : il n’existe aucune loi belge sur les loot boxes. Aucune. Le mot n’apparaît nulle part dans un texte de loi.

Ce qui s’applique, c’est la loi du 7 mai 1999 sur les jeux de hasard, les paris, les établissements de jeux de hasard et la protection des joueurs. Son article 2 définit un jeu de hasard comme tout jeu pour lequel un enjeu de nature quelconque est engagé, ayant pour conséquence soit la perte de l’enjeu, soit un gain de quelque nature que ce soit, et pour lequel le hasard intervient, même de manière accessoire.

De cette définition découlent trois critères cumulatifs : il faut un enjeu, une possibilité de gain ou de perte, et un élément de hasard. Les trois doivent être réunis.

Deuxième chose à comprendre : en Belgique, les jeux de hasard sont par défaut interdits. Le pays a opté pour une politique dite de canalisation : tout est interdit sauf ce qui dispose d’une licence délivrée par la Commission des jeux de hasard. Pas de licence, pas de droit d’exploiter.

En avril 2018, la Commission a analysé plusieurs jeux (FIFA 18, Overwatch, CS:GO, Star Wars Battlefront II) et conclu que leurs loot boxes payantes remplissaient les trois critères, et constituaient donc des jeux de hasard illégaux. Les sanctions annoncées faisaient froid dans le dos : jusqu’à cinq ans de prison et 800 000 € d’amende.

La particularité belge qui change tout

Voici le détail qui explique pourquoi la Belgique est plus stricte que ses voisins : le gain n’a pas besoin d’être convertible en argent réel. Un skin, une carte, un cosmétique : peu importe qu’on puisse le revendre ou non, c’est un gain au sens de la loi.

C’est cette interprétation large qui nous distingue de la plupart des pays européens. Au Royaume-Uni par exemple, la commission locale a tranché exactement l’inverse : pas de valeur monétaire réelle, pas de jeu de hasard.

Alors, pourquoi Overwatch n’est pas banni ?

Et c’est là que j’avais tout faux. Overwatch n’est pas épargné : il est amputé.

Dès août 2018, Blizzard a désactivé l’achat de loot boxes avec de l’argent réel ou des gemmes pour les joueurs belges d’Overwatch et Heroes of the Storm. Le jeu est resté accessible, mais sans sa boutique à coffres.

Et ça va plus loin que ça. Depuis la réintroduction des loot boxes dans le battle pass d’Overwatch 2, les joueurs belges ne les voient tout simplement pas apparaître comme récompenses. Même obtenues gratuitement en jouant, elles sont bloquées, au motif que les acquérir via un battle pass payant revient à un achat indirect. Les joueurs belges paient le même battle pass que tout le monde, mais sans les coffres. Il y a des fils de discussion entiers sur les forums Blizzard à ce sujet, et visiblement aucune compensation pérenne.

Donc la réponse à ma question initiale : Overwatch n’a pas échappé à la loi, il s’y est conformé en retirant les mécaniques problématiques. Deux stratégies différentes face au même texte : Blizzard a amputé son jeu, NCSoft préfère ne pas entrer sur le marché du tout.

Et Magic Arena, alors ?

C’est le cas qui me chiffonne le plus, puisque j’en parlais récemment sur le blog. Dans MTG Arena, vous achetez des gemmes avec de l’argent réel, vous dépensez ces gemmes en boosters, et ces boosters contiennent des cartes aléatoires. Sur le papier, les trois critères semblent cochés.

Pourtant, le jeu reste accessible en Belgique. Plusieurs hypothèses peuvent l’expliquer, et j’insiste sur le mot hypothèse :

L’absence de marché secondaire. Dans MTG Arena, impossible d’échanger ou de revendre ses cartes. Elles n’ont aucune valeur en dehors de votre compte. C’était justement l’argument central contre CS:GO, dont les skins se revendent pour des centaines d’euros sur un marché parallèle.

La question de la « perte ». Un booster Magic contient toujours un nombre fixe de cartes, dont au moins une rare ou mythique garantie. On pourrait plaider qu’il n’y a pas de perte de l’enjeu, juste une variation de contenu. Argument fragile, mais pas absurde. C’est d’ailleurs l’argument qu’on peut aussi opposer aux boosters de Magic en carton, vendus librement depuis trente ans dans toutes les boutiques du pays.

Et surtout : personne n’a saisi la Commission. C’est probablement l’explication principale, et la moins satisfaisante.

La vraie réponse : il n’y a pas de liste noire

Voilà ce que j’ai compris au terme de cette plongée dans le droit belge : il n’existe aucune liste officielle de jeux interdits en Belgique.

Ce qui existe, c’est une loi générale de 1999 écrite bien avant l’existence des loot boxes, une analyse de 2018 portant sur quatre jeux précis, et ensuite… un immense vide. La Commission des jeux de hasard n’a pas les moyens d’auditer les centaines de jeux qui sortent chaque année. Elle agit sur enquête ou sur plainte.

Le reste, c’est de l’autocensure. Les éditeurs regardent les 800 000 € d’amende et les cinq ans de prison, font leurs calculs, et décident eux-mêmes soit de retirer les mécaniques en Belgique (Blizzard, Valve, 2K, Rocket League), soit de ne pas sortir le jeu du tout (NCSoft avec AION 2). Ce ne sont pas des décisions de justice, ce sont des décisions de juristes d’entreprise face à un risque.

Résultat : un jeu avec des loot boxes assumées peut être bloqué, pendant qu’un autre aux mécaniques similaires passe tranquillement, simplement parce que personne ne l’a regardé de près et que son éditeur a estimé le risque acceptable. L’incohérence n’est pas dans la loi, elle est dans son application au cas par cas.

Mon avis sur tout ça

Je trouve l’intention belge plutôt saine : mélanger argent et hasard dans des jeux accessibles aux mineurs, sans aucune des protections qui encadrent les casinos, ça méritait franchement une réaction.

Mais le résultat est bancal. On se retrouve avec des joueurs belges qui paient le même battle pass que les autres pour moins de contenu, des jeux entiers inaccessibles légalement, et une partie de la communauté qui contourne tout ça via le launcher PURPLE (pour AION 2 par exemple) ou un VPN, ce qui ne protège plus personne. Pendant ce temps, les boosters en carton se vendent toujours librement au magasin du coin.

Peut-être qu’une loi spécifique aux mécaniques de monétisation aléatoire, écrite pour le jeu vidéo plutôt que recyclée du droit des casinos de 1999, permettrait quelque chose de plus cohérent. Mais bon, on attend toujours.

Et vous, ça vous arrive souvent de tomber sur un jeu bloqué chez nous ? Vous trouvez la loi belge justifiée ou excessive ? Dites-moi ça en commentaire, ça m’intéresse !