Dans mon article sur le blocage d’AION 2 en Belgique, je concluais sur le côté bancal de la situation : un pays qui applique seul une loi de 1999 pendant que les éditeurs font du géoblocage à la carte. D’où la question logique : et l’Europe, elle fait quoi ?

Réponse courte : beaucoup de bruit, encore aucune loi. Mais ça pourrait changer dans les semaines qui viennent. Explications.

Petit rappel : qui fait les lois en Europe ?

Avant de parler des textes, il faut comprendre un truc qui change tout, et que je ne maîtrisais pas bien moi-même : au niveau européen, les partis politiques ne proposent pas de lois.

Contrairement à un parlement national, le Parlement européen ne dispose pas du droit d’initiative législative. C’est la Commission européenne qui détient ce monopole : elle seule peut déposer une proposition de loi. Le Parlement et le Conseil amendent ensuite le texte, le négocient, l’adoptent ou le rejettent.

Du coup, quand des députés européens veulent agir sur un sujet comme les loot boxes, ils n’ont qu’un seul levier : voter une résolution non contraignante pour demander à la Commission de légiférer. C’est une pression politique, pas une loi. Et c’est exactement ce qui s’est passé ces dernières années.

Ce que le Parlement a déjà voté

Janvier 2023 : la protection des consommateurs dans les jeux vidéo. Le Parlement adopte une résolution issue d’un rapport sur le sujet, pointant les loot boxes, les mécaniques de monétisation opaques et la vulnérabilité des mineurs. Il demande à la Commission d’agir. Résultat concret immédiat : rien.

Décembre 2023 : la conception addictive des services en ligne. Nouvelle résolution, cette fois sur les dark patterns et le design addictif en général. Même mécanique, même conclusion : une demande adressée à la Commission.

Octobre 2025 : le vote en commission IMCO (Internal Market and Consumer Protection, la commission du marché intérieur et de la protection des consommateurs). Elle vote par 32 voix pour, 5 contre et 9 abstentions un texte demandant que la future législation européenne interdise les loot boxes, les monnaies virtuelles, le pay-to-progress et le pay-to-win dans les jeux susceptibles d’être utilisés par des mineurs.

Novembre 2025 : le vote en plénière. La résolution sur la protection des mineurs en ligne passe avec une majorité écrasante : 483 voix pour, 92 contre. Elle demande explicitement l’interdiction des loot boxes dans les jeux accessibles aux mineurs.

Quatre textes en trois ans, des majorités larges… et toujours aucune obligation légale. Bienvenue dans la mécanique européenne.

Ce qui existe déjà concrètement

En attendant une vraie loi, deux choses bougent quand même.

Les principes communs sur les monnaies virtuelles (mars 2025). La Commission et les autorités nationales de protection des consommateurs, réunies dans le réseau CPC (Consumer Protection Cooperation, coopération en matière de protection des consommateurs), ont publié des principes clés sur les monnaies virtuelles dans les jeux : afficher le prix réel en euros, ne pas masquer le coût derrière des couches de gemmes et de cristaux, ne pas exercer de pression sur les enfants. Ce n’est pas une loi, mais ces principes s’appuient sur le droit de la consommation existant, donc ils sont opposables. Une première action a d’ailleurs visé un éditeur de jeu pour enfants.

La réforme PEGI (Pan European Game Information, le système européen de classification par âge) (juin 2026). Le système a été réformé : tout jeu vendant des « objets aléatoires payants » (loot boxes, packs de cartes, tirages gacha, roues de la fortune) écope désormais d’un PEGI 16 minimum, quel que soit son contenu par ailleurs. C’est de l’autorégulation de l’industrie, pas du droit contraignant, mais ça a le mérite de couvrir tout le marché européen d’un coup, là où la Belgique ne peut agir que chez elle.

Le vrai sujet : le Digital Fairness Act

Et maintenant, le gros morceau. Le texte qui pourrait tout changer s’appelle le Digital Fairness Act (DFA), ou règlement sur l’équité numérique.

C’est la troisième grande brique de la régulation numérique européenne, après le DMA (Digital Markets Act, le règlement sur les marchés numériques) et le DSA (Digital Services Act, le règlement sur les services numériques). Son périmètre : les dark patterns, le design addictif, la personnalisation manipulatrice, le marketing d’influence, les abonnements piégeux… et les loot boxes et monnaies virtuelles. Le commissaire en charge est Michael McGrath, responsable de la justice et de la protection des consommateurs.

Le calendrier jusqu’ici :

  • Octobre 2024 : publication du Digital Fairness Fitness Check, le bilan qui constate les lacunes du cadre actuel
  • Juillet à octobre 2025 : consultation publique ouverte à tous. 68 % des répondants estiment que les loot boxes et les fonctionnalités addictives se sont aggravées
  • Novembre 2025 : l’agenda consommateur 2030 confirme l’engagement de la Commission
  • Q4 2026 : dépôt de la proposition, selon le programme de travail officiel de la Commission

Et c’est là que votre article tombe bien : le quatrième trimestre 2026, c’est maintenant. La proposition est attendue entre octobre et décembre. Au moment où j’écris ces lignes, elle n’a pas encore été déposée.

Ce que le DFA pourrait changer

Si le texte reprend ce que le Parlement a demandé, on s’orienterait vers :

  • Une interdiction des loot boxes dans les jeux accessibles aux mineurs, avec vérification d’âge à la clé
  • Une transparence obligatoire sur les taux de drop et sur le prix réel en euros
  • Un encadrement des monnaies virtuelles et des mécaniques de pay-to-win
  • Une responsabilité des plateformes de distribution (Steam, PlayStation Store, App Store) dans l’application des règles

Notez la différence philosophique avec la Belgique. Chez nous, le modèle est prohibitif : la loot box payante est un jeu de hasard, donc interdite sans licence, point. Le modèle qui se dessine au niveau européen est restrictif : autorisé pour les adultes, interdit ou encadré pour les mineurs. Deux approches qui ne disent pas la même chose.

Et la différence pratique est énorme : un éditeur peut géobloquer la Belgique sans que ça lui coûte grand-chose. Géobloquer l’Union européenne entière, c’est une autre histoire.

Ne retenez pas votre souffle non plus

Petit retour sur terre côté calendrier. Une proposition déposée fin 2026, c’est le début du processus, pas la fin. Il faut ensuite :

  1. L’examen par le Parlement et le Conseil, avec des centaines d’amendements
  2. Le trilogue, cette négociation à trois dont l’issue est toujours incertaine
  3. L’adoption formelle
  4. Puis généralement une période de transition avant l’entrée en application

En prenant les délais habituels de l’Union, on parle d’une application concrète pas avant 2029, probablement plus tard. Et d’ici là, le lobbying de l’industrie du jeu vidéo aura eu tout le temps de s’exercer, il a d’ailleurs déjà commencé à pousser contre le texte.

Mon avis : il faut bannir, pas encadrer

Je vais être clair : pour moi, ces mécaniques n’ont rien à faire dans un jeu vidéo, point. Pas « encadrées », pas « réservées aux majeurs ». Bannies.

Parce que le modèle restrictif qui se dessine, avec son interdiction limitée aux mineurs, passe complètement à côté du problème. Le PEGI 16 ne protège pas les personnes addictes. Il ne protège pas les gens fragiles, ceux qui ont déjà un rapport compliqué à l’argent ou au jeu, ceux que ces systèmes ciblent précisément. Toute l’industrie des loot boxes repose sur une minorité de joueurs qui dépensent des sommes déraisonnables, les fameuses baleines. Ces gens-là ont bien plus de 16 ans, et un logo sur une jaquette ne les aidera jamais.

Mettre une étiquette d’âge sur un mécanisme conçu pour exploiter des biais psychologiques, c’est traiter le symptôme en laissant le dispositif intact. On ne met pas un PEGI 16 sur une machine à sous, on l’encadre avec un arsenal de protections ou on l’interdit.

Et c’est là que le marché européen a une vraie carte à jouer. 450 millions de consommateurs, c’est un poids qui permet de forcer la main des développeurs au lieu de négocier avec eux. Un éditeur peut géobloquer la Belgique en haussant les épaules. Il ne renoncera pas à l’Europe. Si l’Union décide que ces mécaniques sont interdites, les studios feront simplement des jeux sans. Ils l’ont déjà prouvé : quand la Belgique a tapé du poing, Blizzard et Valve ont retiré leurs coffres en quelques semaines. Ce n’était donc pas si vital que ça.

Franchement, ce serait plus sain, des jeux sans tout ça. Sans monnaie intermédiaire pour brouiller les prix, sans tirage aléatoire payant, sans FOMO (Fear Of Missing Out, la peur de rater quelque chose) calibrée au millimètre par des équipes de data scientists. Juste un jeu qu’on achète et auquel on joue. Ça a existé, ça fonctionnait très bien, et ça peut redevenir la norme si on l’impose.

Ce que je crains, c’est qu’on aboutisse à un compromis mou après le passage du lobbying : de la transparence sur les taux de drop, une vérification d’âge bancale, et tout le monde se félicite pendant que le système continue de tourner. J’espère me tromper.

En attendant, on reste dans la situation actuelle : un patchwork national, des jeux bloqués chez nous et pas ailleurs, et des joueurs belges qui contournent tout ça avec un VPN (Virtual Private Network, un réseau privé virtuel qui masque le pays de connexion). Ce qui ne protège strictement personne.

Et vous, vous pensez qu’une interdiction européenne changerait vraiment quelque chose ? Ou que les éditeurs trouveront une nouvelle mécanique dès le lendemain ? Dites-moi ça en commentaire !